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Ourasi, un cheval esseulé dont les propriétaires oublient même de payer la pension
Par Xavier le 23/02/2002

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Incroyable: le crack des trotteurs, l'alezan aux 58 victoires, qui rapporta 22 millions de francs à ses propriétaires, ne vaut aujourd'hui pas plus cher qu'un mulet. Explication: l'étalon n'en est pas un

A la veille du prix d'Amérique - qui se dispute le 27 janvier à Vincennes - on m'a alerté sur le moral du plus incroyable trotteur de l'histoire des courses, Ourasi. Ce cheval qui valait de l'or est aujourd'hui bien esseulé, tandis que les foules n'ont d'yeux que pour l'italien Varenne et les français Insert Gédé ou Général du Pommeau. On le dit déprimé. Il ne vaut plus un pet de lapin comme reproducteur. Ses propriétaires oublient même de payer sa pension.

«Cela fait onze ans qu'il est ici et
il n'a jamais été malade»

Je me suis donc rendu au haras de Gruchy, dans le Bessin, pour le saluer. A bientôt 22 ans, malgré quelques poils blancs qui éclaircissent son visage cuivré d'alezan brûlé et une bosse qui grossit sur son chanfrein, il est toujours aussi impressionnant de vitalité. Olivier, son lad, confirme son état: «Je crois qu'il n'a jamais été aussi bien. Cela fait onze ans qu'il est ici et il n'a jamais été malade.»

Une force de la nature, son palmarès en témoigne: 58 victoires, dont quatre prix d'Amérique (1986, 1987, 1988, 1990). Un record de réduction kilométrique de 1 min 11 s 5/10, réalisé aux Etats-Unis sur 1 609 mètres, soit une vitesse, au trot, de 50,27 kilomètres à l'heure. Et près de 22 millions de francs de gains. Ourasi fut un immense champion dont le caractère lymphatique et la désinvolte supériorité déchaînèrent les passions. Surnommé le «Roi fainéant» pour son peu d'empressement à se présenter sur la ligne de départ, ou l' «Extraterrestre» pour sa façon ludique d'humilier la concurrence, il resta une énigme pour ses millions de fans. Il y avait tant de gens à miser sur son dos que le PMU craignit pour sa balance financière. Ainsi de gros joueurs n'hésitaient-ils pas à miser 100 000 francs gagnants dans l'espoir de toucher 10 000 francs de bénéfices.

Ourasi naquit au mois d'avril 1980 au haras de son propriétaire-éleveur, Raoul Ostheimer, un sexagénaire sourd de naissance et quasi muet. Raoul travaille et vit dans son manoir en compagnie de son ex-épouse, Rachel Tessier, de dix-huit ans sa cadette. Mariés sous le régime de la communauté, ils n'ont pas liquidé leurs biens lors du divorce. Ils ont un fils en commun et s'arrangent pour payer les factures d'entretien des chevaux et celles du manoir, qui prend l'eau de partout. Chaque année, quand vient l'heure de débourrer les poulains, ils se les partagent selon leurs affinités. Rachel s'est entichée d'Ourasi, qu'elle surnomme son «papouille», tandis que Raoul le trouve mou, gras comme un boeuf. Et le petit Ourasi va si vite sur leur piste cabossée qu'il emballe Rachel comme elle ne l'a jamais été auparavant. Elle le débute à l'âge de 2 ans, mais, après quatre courses, elle est insatisfaite du driver, son ex, qui, handicapé par sa surdité, s'élance toujours en dernière position. Celle qui est la seule à croire au talent de l'alezan décide alors de le confier au pape de Vincennes, Jean-René Gougeon, qui deviendra son driver, puis son entraîneur. Car, malgré les victoires qui s'enchaînent, quelques défaites inexpliquées font douter Rachel Tessier d'être à la hauteur. A Vincennes, les professionnels masculins jasent. Et puis la piste d'entraînement du couple Ostheimer-Tessier est une vraie catastrophe, une allée sableuse truffée de nids-de-poule. La jeune femme remet alors totalement le destin de son «papouille» à Gougeon, dont les écuries sont à l'entraînement des trotteurs ce qu'hypokhâgne est à l'enseignement supérieur.

Ses propriétaires resteront
à jamais des étrangers

Mais, ce faisant, elle écarte Raoul, qui a failli plus d'une fois accepter des propositions d'achat mirifiques. Chez Gougeon, Ourasi s'épanouit et devient le killer des pelotons. Les convoitises autour de son râtelier d'or se précisent, d'autant que Raoul se remarie avec une jeune femme qui estime que la gloire d'Ourasi, ses gains, tout comme l'élevage et le manoir reviennent de droit à son homme. Un procès s'engage entre les ex-époux en 1988.

Rachel Tessier perd et fait appel. Cependant, les dirigeants de Vincennes, le comte Pierre de Montesson et Didier Van Themsche, respectivement président et vice-président, lui interdisent d'approcher le crack lors de ses prestations. Pire, Raoul Ostheimer, influencé, accepte de vendre la moitié du cheval pour 12,2 millions de francs. Syndiqué en 40 parts, dont 20 pour Raoul, Ourasi a comme nouveaux copropriétaires le comte de Montesson et Didier Van Themsche, ainsi qu'un certain nombre de clients de Jean-René Gougeon. Le montage de ce syndicat se fit en une nuit à peine, et nombre d'éleveurs écartés crièrent en vain au délit d'initiés. Ourasi, lui, ne reverra jamais Rachel. Et ses propriétaires resteront à jamais des étrangers.

La fin de carrière d'Ourasi avant son entrée au haras sera encore plus pathétique. Il parcourt le monde, relève les challenges les plus fous et rencontre de sérieux problèmes urinaires, jusqu'à cette défaite dans le prix d'Amérique 1989. Soudain stressé, lui qui est aussi vif qu'un fer à repasser débranché, il ne pisse plus avant de courir, et donc souffre. Mais, pour les dirigeants de Vincennes, il est hors de question que le crack reste au box. L'alezan doré est un fantastique produit marketing qui enflamme les enjeux et les entrées sur l'hippodrome. Il doit remporter un 4e prix d'Amérique historique et les patrons de Vincennes s'y emploient, autorisant son entourage à le traiter médicalement afin qu'il puisse se vider la vessie avant les grandes compétitions. C'est devant les caméras de Canal , juste avant le départ de son ultime prix d'Amérique, que l'on vérifie l'effet de l'injection intramusculaire de 2 centimètres cubes de Lasix ou de Dimazon, diurétiques prohibés. Le cheval pisse et remporte l'épreuve. Quant aux services vétérinaires antidopage, ils n'auront pas à analyser les urines du champion, celui-ci étant réputé pour non seulement ne jamais pisser après une épreuve, mais surtout bénéficier d'un passe-droit. Ces traitements de faveur grèveront sérieusement son capital génétique. Au haras, où 130 saillies annuelles à 90 000 francs l'une l'attendent, il est incapable de remplir 5% de ses promises. La juteuse affaire de l'étalon Ourasi est un flop et nombre d'éleveurs seront lésés.

Si de rares irréductibles lui envoient encore quelques poulinières en son haras de Gruchy (sept l'an dernier, restées vides), ils sont beaucoup moins à lui rendre visite. Raoul Ostheimer ne vient plus lui apporter les pommes de son manoir, et pour cause, il est mort l'an dernier. Restent quelques fans de Belgique et de La Roche-sur-Yon. Quant aux membres du triste «syndicat Ourasi», ils ne sont jamais venus le voir, à part Raoul, jusqu'à son décès. Ils en oublient même les échéances de sa pension, la valeur marchande d'Ourasi étant celle d'un mulet.

Mais cet abandon ne joue pas sur le moral du Roi fainéant. Il passe ses journées à brouter, à surveiller les juments dans les enclos voisins, à croquer tel un castor les barrières de son domaine et, en été, à poursuivre d'outrecuidantes hirondelles. Pour le contact, il lui reste son étalonnier, Pierre Lamy, qui, au début, n'a jamais autant mouillé sa chemise: «Ourasi était impressionnant, il me fallait des heures pour le ramener à son box. Je savais qu'il avait agressé deux gars chez Gougeon, et notre maréchal-ferrant s'est fait arracher l'oreille.» Et puis, il a le plus doux des confidents, Olivier Barbanchon, son lad, qui ne se remet pas de l'attitude désinvolte des copropriétaires ou de ceux qui ont partagé son existence d'athlète: «A travers lui, ces gens n'ont pas arrêté de parler de leur prétendu amour du cheval. Mais, aujourd'hui, après onze ans à ses côtés, je vois bien qu'il s'agit surtout de l'amour de l'argent.» Reste que, pour Ourasi, un homme comme Olivier, c'est tout bénef, de l'or, car irradiant de sentiments brûlants.

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